DAP-rapport1.2.4 - Wikidolist

Dernière modification : 2008/03/11 15:07

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(suite du chapitre soundmap)

Consécutives à ces pratiques d’écoute se sont élaborées celles d’enregistrement et d’interprétation.

Ces flux sonores sont considérés aussi comme des matériaux sur lesquels nous n’avons pas la maîtrise de la sélection et de la provenance. Les enregistrer devient une façon de « photographier » un flux – il serait plus approprié d’écrire « phonographier » -, et de le considérer comme un matériau d’archive (quasi-documentaire) permettant de sérier les moments d’un stream et ses variations, et comme un matériau interprétable dans le fait qu’il peut être injecté voire composé pour faire partie d’une autre production sonore.

L’enregistrement à distance (remote sound recording) est une activité singulière qu’il faut bien différencier de la prise de son traditionnelle. L’absence d’indices sur la sélection du cadrage sonore, sur la prévisibilité des « événements » de l’environnement sonore et sur la différenciation entre les plans, l’absence des conditions proprioperceptives qui nous permettent de nous repérer dans un environnement et de le « cartographier » mentalement et physiquement et l’impossibilité (actuellement) de contrôler la position, l’emplacement et la mobilité du microphone distant qui est imperturbablement fixe, nous demande d’enregistrer un « plan » sonore dans lequel les éléments sonores sont indépendants de la captation du son. Ce sont des matériaux à la volée, involontaires, « silencieux » en quelque sorte (au sens de John Cage).

L’intérêt serait aussi de différencier dans cette activité d’enregistrement entre « paysage sonore », « phonographie » et « field recording ». Loin d’être seulement des captations d’ambiances, avec l’aspect de neutralité que cela pourrait dénoter, ils sont des matériaux vivants, témoins d’organisations sonores en direct. En cela ils sont très prégnants, d’où la capacitance d’écoute qu’ils induisent, et sont propices à être réappropriés en tant qu’empreintes dynamiques d’espaces (les lieux distants) et de fictions de vies sonores.

En tant qu’enregistrements d’archive et documentaires, ils nourrissent et créent des plis et des replis des indices d’espaces qui ont été captés et des fictions de vie qui nous échappent (nous n’avons pas le don d’ubiquité) et qui ont pourtant leur propre organisation. En tant que matériaux interprétables, ces enregistrements constituent une nouvelle manière de concevoir des prises de sons pour « composer » des séquences multi-sonores.

Dans le laboratoire Locus Sonus, cela a donné lieu au développement d’une activité de podcast, de feuilletonnage d’enregistrements documentaires et/ou composés disponibles sur Internet et dont on peut suivre en s’abonnant l’évolution et l’organisation (le podcast comme un activité documentaire, d’archivage, et de série d’épisodes fictionnels) (Nicolas Bralet), et de là, du développement d’une production d’un projet de composition par épisodes entre radiophonie et phonographie utilisant le système en réseau des microphones ouverts (Sobralasolas ! Jérôme Joy).


http://audiolib4.free.fr/wikils/index.php?page=notes

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En parallèle, une autre pratique d’interprétation a été mise en place par Esther Salmona, celle de la traduction descriptive orale et textuelle du déroulement des flux sonores (intitulé « Journal de Stream : tentatives de description »). C’est-à-dire de décrire (et d’interpréter) à la vitesse de l’écoute d’un flux, les différents événements et traces sonores qui sont captés et écoutés. Proche ce qu’on appelle le « soundwalk », mais ici dans une version « narrative » et sans enregistrement des sons, cette interprétation par la description par les mots de flux linéaires sonores est une sorte de transcription lacunaire et fragmentaire d’une langue en une autre : (palimpseste, compost, stolon)

« Vendredi 1er septembre 2006. Une barre de fer vient de tomber sur le sol. Le bruit dénonçait sa façon de tomber qui dénonçait sa forme et sa longueur, un bout puis l'autre, un matériau urbain, assez légère de 50/60 cm. Une de celle dont on se sert pour soulever les plaques d'égoût. Et le sol? Pas de bitume, le sol, pas d'asphalte, dur, des dalles, et non surfacé, plutôt lisse, en grandes dalles. Je l'imagine clair ce sol et moucheté de grains de micas noir et gris et bruns. D'autres sons suivent, comme si la plaque soulevée, elle se soulève, je l'entends, on pouvait enfin travailler dans la ville, au coeur de la ville, un peu dans ses tripes. Alors? Cette illusion de la circulation est contrecarrée, niée, abrutie par l'intérieur (les clics, les bips, intimes) et l'intérieur (les dessous, les galeries). Un début de sirène de police, le frein d'un bus, le stream, maintenant épaissi, en vertical, en horizontal. » (Esther Salmona)

« mercredi 27 décembre
En ouvrant Amsterdam, tout de suite j'ai envie que ce stream m'apprenne quelque chose, quand à savoir quoi, je ne sais. Des indications, indices de comment les gens vivent là-bas, comme une atmosphère se transmet se sent dans l'air, la composition que forment les sons captés par le micro captent aussi, c'est tangible ici, une atmosphère, voilà un stream réaliste, à taille humaine, les voix sont distinctes, les sons sont compréhensibles et si on ne devine pas exactement quelle est leur source, nous n'en sommes, seront jamais loin, un stream terre à terre pour un micro, je le sais, placé en hauteur, sur la hampe d'un drapeau qui n'est plus, le stream est à la place d'une signalisation visuelle d'appartenance, et fait son office de trou noir gentil. L'impression est celle d'un dai, d'un ciel dai, ou d'un micro tout gentiment penché sur des enfants et une vie de rue piétonne où les moteurs ronronnent plus qu'ils ne vrombissent, en continu, cf. nyc, à la bonne heure, le flot/flux de mot peut alors reprendre pour un temps un ordre issu de la non-superposition des impressions, sujet, verbe, complément, description, ce gros paquet de réalité impose son rythme, et fais que l'on ne s'envole pas, je comprends le mixage, j'ai envie de voir comment Amsterdam, car ce stream est amsterdam. comment il va tu vas réagir quand tu seras frotté à ny, ou boston? et oslo. La vraie réalité, la vraie vie de la vie réelle vraie va-t-elle? se dissoudre, s'éclater? se renforcer, se raidir? s'évaporer se transporter? mais revenons à la réalité du moteur de la tondeuse, du portable qui sonne, de l'enfant qui joue et crie, de la femme-mère qui discute, du scooter qui passe, du temps qu'il fait et du bois partout, de la vitrine où le chat dort, oui, j'ai le droit d'avoir des informations précises, je peux espionner le stream oui je suis un agent de renseignement streamique, en écrivant ici, je les informe les uns les autres de ce qu'ils sont et de la matière dont ils sont fait, c'est toujours cette cuisine, cette petite cuisine, cette cuisine, les bottes sur le pavé, la rue qui fait un virage, les plantes dans leurs bacs en plastique, le ciel un peu bas et un peu troué, les talons, les talons mais pas fins, la botte ou l'escarpin et le chien, non, l'enfant qui tousse, nous sommes en hiver et l'enfant est malade, il a une toux sèche, d'irritation, à chaque fois qu'il respire, sa gorge l'irrite et il tousse, et il tousse juste au-dessous du micro, du micro qui envoie le stream, le stream d'amsterdam que j'écoute, j'ausculte, attentivement, à l'heure où j'écris c'est la cloche, de onze heure et trente minute, la cloche d'amsterdam, il faut, il faudra toute la vibration d'un autre moteur, belle et douce cette cloche et le silence qui s'ensuit rend le talon et le pavé plus clair, l'autre moteur est camion en bas de chez moi à paris, trois rue gabriel laumain, et l'autre moteur est celui du scooter, et la sirène des pompiers, chez moi, et le scooter chez moi, et l'enfant qui crie à dam, prise entre les deux feux du stream et réalité, je me demande, je lui demande de m'apprendre quelque chose, un tintement, une sonnette de vélo, le mien est en panne, crevaison, écho de mon présent, mais ici, amsterdam est une bulle hermétique, comme un poème à traduire, le stream demande de la patience, de la patience pour le présent, l'étalement infini de la durée du présent en ondes verticales. » (Esther Salmona)

    
Image Esther performance ?


Ce « Journal de Stream: tentatives de description » est un journal irrégulier d'écoute des streams mis en place par Locus Sonus. Le protocole est : stream on: écriture - stream off: arrêt de l'écriture. ce pourrait être l'épreuve de la transcription en temps réel d'un ailleurs sonore immédiat qui devient un ici et là, et qui se mêle à la matière du réel.

L'écriture est liée à l'écoute des sons, pris comme matériau de base. S'ensuivent des textes plus ou moins longs, plus ou moins descriptifs, rédigés au fil de l’écoute et qui tâchent de capter « quelque chose » et tendent à devenir eux-mêmes un flux, qui deviendra un flux sup- ou com-plémentaire lors de performances en direct de lecture du journal.

Ce « quelque chose » est l'intérieur et l'extérieur mêlés, l'intérieur du lieu d'écoute / l'extérieur lointain, l'extérieur du son produit / l'intérieur de la production de phrases, etc. Il peut se produire des déviations, des déplacements, des concomitances, des échanges, des substitutions entre le son, la langue et les différentes strates de la réalité. Le résultat est une forme de composition. Au long de l'écriture, des constantes simples se sont mis en place, comme par exemple l'ouverture d'un stream à la fois, plus ou moins mêlé à la réalité sonore du lieu de l'écoute (dont chaque dispositif de performance peut nuancer - casque de bonne qualité: étanchéité, mixage de la vue de l'environnement et de l'écoute du stream - casque moins étanche: mixage "partiel" des sons de l'ici et du là-bas - pas de casque: mixage "naturel" - dispositif acoustique de qualité: la réalité sonore et visuelle du lieu de l'écoute est véritablement influencée par la diffusion du stream). Les différents contextes d'écoutes influencent l'écriture à son tour.

Ce protocole d'"écriture d'écoute" permet de tester le potentiel narratif, descriptif, imaginaire, fictionnel, abstrait, rythmique des streams et cherche à le cristalliser de façon éphémère. C'est une forme d'enregistrement du son en mots. Comme dit plus haut, c'est une manière d'éprouver la réalité de l'immatérielle influence du son dans notre environnement.

D’autres formes d’interprétation se sont développées au travers des installations et des performances, via des interfaces et des appareils d’écoute et de jeu qui reçoivent directement les streams des micros ouverts (Peter Sinclair, Lydwine van Der Hulst). (voir plus loin, catch'n stream, wimicam, etc.)



(suite chapitre ???)