Nous partons du principe que nous ignorons ce qu'est précisément l'art sonore et s'il existe même quelque chose comme un art de ce type et non seulement des pratiques indéfiniment variées du son. Cette ignorance ne saurait cependant se suffire à elle-même. Pour être féconde, il lui faut un projet : nommer et décrire les noeuds (moments historiques, pratiques artistiques ou amateurs, oeuvres ...) que font (qu'ont fait) les sons avec ce que l'on a pour habitude de considérer comme leur dehors ; soit l'image, l'espace et l'action. Il va de soi que ces noeuds nous intéressent dans la mesure exacte où ils rejouent et modifient la nature des relations que les sons entretiennent avec ces trois dehors. L'hypothèse que nous voudrions formuler à l'orée de ces trois journées est qu'il y a – peut-être - art sonore à cette condition : que le jeu réglé du son et de l'image (dans le cinéma parlant), du son et l'espace (dans la musique écrite classique puis moderne), du son et de l'action (dans l'interprétation comme dans l'improvisation) soit soudain déréglé, les cartes changées, que le jeu devienne un noeud singulier au sein duquel on ne puisse plus assigner aux sons une place, une fonction, un statut. À quel régime nouveau du sonore (un régime en partie au moins non musical) attribuer ces configurations qui se prêtent si difficilement à la nomination et au classement ? Nous n'aurons certainement pas répondu à cette question au terme de ces trois jours et sans doute devrons-nous finalement la poser autrement, mais il nous semble important qu'elle demeure sous une forme ou sous une autre à l'horizon de cette semaine de conférences, de débats, de projections et de performances. Non pas comment se constitue (ou comment constituer) le "sonore" comme objet d'une (ou de l') histoire de l'art, mais bien quels nouveaux rapports aux sons et quelles nouvelles conceptions du sonore ont bouleversé la musique, les arts plastiques, le cinéma et contribué à faire surgir des pratiques artistiques (happening, performance, poésie et installation sonores, etc.) qui nous sont encore contemporaines.
Conférence de Jean-Paul Ponthot (directeur de l'École Supérieure d'art d'Aix en Provence) : Idéologie du Bruit
L'autonomie d'une classe d'objets appelée son n'a fait qu’augmenter depuis la fin du XIXème siècle et tout au long du XXème siècle. Et dans cette classe d'objets le concept de bruit n'a cessé d'évoluer. Le bruit : ce son que l'on ne veut pas entendre n'a cessé de s'enrichir et de se révéler dans sa polysémie, dans un environnement de pratique de production d'objet et de réception en permanente mutation. Si nous n'entendons pas les bruits de la même manière, désormais nous ne les écoutons pas non plus de la même manière. Car le bruit a désormais une histoire et une esthétique et l'écoute devient une discipline nouvelle. Je n'ai jamais écouté aucun son sans l'aimer : le seul problème avec les sons c'est la musique, John Cage.
Conférence de Bastien Gallet (enseignant à l'École des Beaux-Arts de Montpellier) : Les Noms de l'Espace Sonore ou comment composer avec l'incomposable
Conférence de David Zerbib (chargé de cours en philosophie de l'art à l'Université Paris-1 Panthéon-Sorbonne) : Son et Déraison de l'Instrument
Pour de nombreuses démarches au sein des arts plastiques au XXe siècle, la musique représente, à divers titres, un modèle pratique de création. Notamment du point de vue de l'exécution. Traduit en terme de "performance", l'exécution et le jeu ne mettent pas seulement l'accent sur la dimension temporelle et événementielle du geste créateur. Elles mettent en oeuvre une nouvelle logique de l'instrument, dont les sons mesurent l'usage plutôt que d'être visés par lui. Et où l'instrument, entre moyen, medium et sculpture semble libéré d'une certaine fonction instrumentale pour devenir sa propre musique. Nous le verrons à travers diverses performances Fluxus et dans le travail de Nam June Paik.
Conférence de Christophe Kihm (enseignant à la Haute École d'art et de design de Genève) : La Forme comme Traversée
Le titre de cette intervention pourrait servir de mot d'ordre à de nombreuses pratiques de performance. Il faut l'entendre en deux sens : la forme comme passage à travers (un espace, une autre forme, etc.) ; la traversée comme forme d'une expérience esthétique. Ce mot d'ordre fut l'enjeu de nombreuses performances ou happenings ayant recours à des moyens sonores (depuis John Cage) comme il fut actualisé par de nombreuses installations sonores (depuis Max Neuhaus). Nous reviendrons sur quelques exemples historiques de ces pratiques de traversée pour étudier certaines de leurs actualisations contemporaines.
Pierre Belouin est artiste plasticien membre fondateur de la Galerie Glassbox à Paris, et du label Optical Sound en 1997. Cette plateforme d'édition cherche à diffuser des oeuvres sonores réalisées par des artistes plasticiens expérimentant le son ou, à l'inverse, des musiciens s'intéressant aux arts plastiques. Le nom Optical Sound fait une référence directe au cinéma, à la piste optique sonore, évoquant les images mentales générées par le son. Pierre Belouin continue à développer et mettre en valeur dans son travail d'éditeur et de plasticien les chemins croisés et parallèles entre musiques et arts-plastiques, développant de plus en plus des modules d'écoute sonore basés sur l'aléatoire.
Parution récente de la monographie Persistence is all - à l'occasion de son exposition personnelle au FRAC Provence Alpes Côte d'Azur du 18 Janvier au 18 Avril 2008, 96 pages, texte de Jill Gasparina, Edition FRAC Provence Alpes Côte d'Azur, graphisme Digital Baobab → http://www.optical-sound.com/
Christina Kubisch est aujourd'hui un des personnages les plus incontournables du sound art et de l'installation sonore, à l'instar d'un Steve Roden ou, plus loin dans le temps, d'un Bill Fontana. Depuis 1976, elle réalise alternativement des installations et des promenades sonores. Ces dernières utilisent la technologie de la transmission sans fil pour plonger le baladeur, muni d'un casque, dans un univers sonore fictionnel qui se superpose au paysage sonore naturel de l'endroit et répond aux stimuli visuels du lieu. Le visiteur en se déplaçant passe ainsi d'un choix sonore prédéfini à un autre et peut mixer plusieurs sources en se tenant entre plusieurs points d'émission. Christina Kubisch établit de la sorte un tissu de réponses à l'environnement, un jeu de correspondances ou de contrastes entre le son et le visuel qui désorientent le spectateur qui n'entend pas forcément ce qu'il voit. Ses plus récentes promenades, intitulées Electric Walks, qu'elle présente depuis 2003, poussent encore plus loin la recherche de l'invisible en se basant sur les interférences électromagnétiques des appareils (appareillage domestique ou "mobilier urbain") que nous côtoyons chaque jour sans le voir ou le savoir. Là encore, des écouteurs spécialement conçus dans ce but sont mis à disposition des promeneurs qui suivent un itinéraire repéré à l'avance par Kubisch comme comportant des sources intéressantes de perturbations (antennes antivol, éclairage clignotant, transformateurs électriques, etc.). Le résultat sonore est quelquefois proche d'une certaine forme de techno ultra-minimaliste, ou d'expérimentation électronique (quelques exemples sont à trouver sur le site de l'excellent magazine américain Cabinet). → http://www.christinakubisch.de/ → http://www.cabinetmagazine.org/issues/21/kubisch.php
Guy Marc Hinant vit et travaille à Bruxelles, fondateur de la maison de disques Sub Rosa, scénariste (avec Dominique Goblet sur les frontières entre l'autobiographie et la fiction), cinéaste (responsable entre autre d'un cycle de films sur l'avant-garde en musique avec Dominique Lohlé), il publie également une série de textes aux Editions de l'Heure, écrit sur la musique, le bruit et l'esthétique dans diverses revues internationales. → http://www.subrosa.net/